Jannette Cheong, une rétaise d’adoption

Séduits par la beauté de l’île, sa lumière si particulière, la force et les couleurs de l’océan, Jannette Cheong et son mari Brian se sont installés il y a deux ans sur la Côte Sauvage à Sainte-Marie. C’est à partir de cette base stratégique que Jannette souhaiterait développer dans la région une meilleure compréhension du théâtre nô.

Artiste aux multiples talents, Jannette a suivi les cours de l’ « Art School » de Londres dans les années 60. Elle est également designer, écrivain, poète à ses heures, auteur de pièces de théâtre, conservateur et affiliée au Théâtre Nohgaku. En fait, Jannette est une esthète en quête de beauté et de spiritualité. C’est cette recherche permanente qui tisse le lien entre ses différentes activités avec, de plus, la préoccupation d’éduquer. Elle a toujours travaillé aussi bien au plan national qu’à l’international qui lui apporte une ouverture essentielle à son équilibre.

Le théâtre nô

D’origine asiatique, à la fois chinoise et japonaise, elle n’a pas baigné dans ces cultures car elle a été élevée à Londres. Jannette découvre le théâtre nô lors d’un voyage au Japon en 2007 au cours duquel elle a l’extraordinaire occasion de rencontrer à Fukuyama (entre Kyoto et Hiroshima) la famille Oshima, une famille d’acteurs nô possédant son propre théâtre. Le nô, l’une des formes du théâtre classique japonais, est un drame subtil associant musique, chant et danse à un texte poétique et qui s’interprète avec masques et somptueux costumes. C’est un théâtre ésotérique traitant de thèmes éternels et qui a su ainsi trouver sa place dans le monde contemporain.

La famille Oshima va introduire et initier Jannette au monde du nô, lui fera rencontrer Richard Emmert, un américain, professeur de performance asiatique à l’université de Musashino de Tokyo qui dirige depuis vingt ans un projet de formation d’été nô à Bloomsburg, en Pennsylvanie. Jannette fascinée par cet univers théâtral s’investit totalement. Travaillant en étroite collaboration avec la famille Oshima et Richard Emmert pour la musique et la mise en scène, elle sera le premier auteur en Angleterre à écrire une pièce de théâtre nô en anglais : Pagoda. À partir du vécu de l’auteur, cette pièce utilise les techniques traditionnelles du nô tout en explorant de nouvelles possibilités. Identité et migration, thèmes de Pagoda, chers à Jannette et ô combien d’actualité, s’intègrent parfaitement à cet art minimaliste, vieux de plus de six siècles.

Un art vivant reflétant les sociétés contemporaines

Cette première collaboration artistique entre Jannette Cheong et Richard Emmert a donné lieu à deux tournées : l’une européenne, en 2009 (Londres, Dublin, Oxford et Paris) l’autre asiatique, en 2011 (Tokyo, Kyoto, Pékin, Hong Kong). Pagoda née d’une co-production entre le Théâtre Oshima Nô et le Théâtre Nohgaku fut un tel succès qu’elle engendra d’autres collaborations dont un hommage à Akira Matsui (1) .

Proche de la nature, Jannette a été influencée pour Between the stones, sa troisième collaboration avec Richard Emmert, par son lieu de résidence actuelle à Sainte-Marie, qui s’étend entre l’océan et le jardin japonais qu’elle a créé. Différent du jardin occidental, ce jardin japonais n’est pas seulement une représentation de la nature. Il est aussi l’expression d’une pensée philosophique. La maison de Jannette, typiquement rétaise côté rue s’ouvre largement sur son jardin, refuge contre le vacarme de notre monde moderne. Les rochers jouent un rôle particulier et curieusement tout ce qui dépasse du jardin voisin participe également au décor, un concept connu en Asie sous le terme « borrowed scenery ».

La pièce Between the stones, « entre les pierres » cet endroit si particulier où tout peut arriver, montre comment le fardeau du chagrin se transforme en une célébration de la vie et décrit le pouvoir que possèdent les jardins pour élever et guérir l’âme. La pièce se double, comme toujours avec Jannette, d’un projet éducatif Getting to Noh, destiné à contribuer au développement de nouvelles audiences pour le théâtre nô à la fois traditionnel et contemporain. Ainsi des lectures illustrées ont lieu en Europe tout le long de l’année 2018. Jannette programmera vraisemblablement une lecture à Paris et pourquoi ne pas en prévoir également dans l’île de Ré, à La Rochelle ou encore à Bordeaux ? Dès 2019, Jannette sera absorbée par la production, qui débouchera en 2020, sur une tournée en Europe et au Japon au moment de la Saison culturelle du Japon et des Jeux Olympiques de Tokyo.

En fait, Jannette, souhaite nous obliger à dépasser nos normes culturelles « pour apprendre plus de chacun d’entre nous, peu importe d’où nous venons dans le monde. » Elle possède une telle force de conviction qu’elle pourrait bien y arriver.

Catherine Bréjat

(Article paru dans Ré à la Hune N°174 du 5 juillet 2018)

 

Port-des-Vents : une saga rythmée par le vent et l’océan

Hortense Dufour fait partie de nos grands écrivains. Cela ne se sait pas assez et c’est dommage. Port des-Vents, paru cet été, est une belle occasion de redécouvrir son talent.

Née en Charente-Maritime, Hortense passe son enfance et son adolescence à Marennes où son père est magistrat. C’est ce territoire à l’ambiance si particulière, cette terre des extrêmes qui forgera la future écrivaine.

Après de brillantes études en lettres modernes à la Sorbonne, elle publie son premier roman La Femme buissonnière , en 1971, auquel succède La Marie-Marraine et son Grand Prix des Lectrices de Elle, 1978, porté à l’écran sous le titre L’empreinte des géants. Hortense est lancée, elle est désormais une auteure à succès, même si cette réussite n’entame en rien son authenticité. Suivra une production riche et dense, couronnée de récompenses : Prix du Livre Inter en 1983 pour Le Bouchot, Grand Prix de l’Académie de Saintonge et Médaille de Chardonne en 1990 pour La Fille du saunier, Prix des Mouettes en 2006 pour Le Bois des abeilles et un Prix Hortense Dufour, marraine de la médiathèque de Marennes, est créé en 2010 à l’initiative du Lion’s Club de Marennes Oléron.

Une terre des extrêmes

Le lien avec Marennes est si fort, qu’on le voit réapparaître régulièrement, véritable toile de fond de certains romans. Tel est le cas dans son dernier ouvrage : Port-des-Vents. Port-des-Vents est un livre sur le courage et, comme aime à le dire Hortense, « dans le mot courage, il y a cœur (1) ». Ici, il y a le courage des habitants de ce village charentais-maritime, qui vivent et travaillent sur l’océan et le courage admirable de cette lignée de femmes qui « rebâtissent sans cesse ce que le vent détruit ». Ce vent « qui attise les passions, tel un dieu redoutable, actif, positif et destructeur, grande force de la nature qui peut se retourner contre l’homme(1) .» À travers l’histoire de quatre générations, Hortense Dufour dessine des portraits de femmes à la fois fortes et fragiles, dont les compagnons sont morts et qui, regroupées autour d’Adèle, l’aïeule, font face aux difficultés de la vie. Au-delà de la vie, ces « passeuses » transmettent une sagesse liée à la terre à laquelle elles appartiennent. Aucune ne quittera le village sauf Elena, la petite dernière, qui revient lorsque « le rouge forcené des géraniums mêlé d’un bleu teinté de vert sombre » embellit la saison estivale. Tout comme Hortense, des étés durant, est revenue dans le jardin de sa mère « un miracle de beauté » (1). Car ce texte est aussi l’occasion pour l’auteure de faire le point avec elle-même : « Plus une vie avance, plus on rejoint les premières lumières initiatiques de la jeunesse (1). »

D’une langue somptueuse, Hortense Dufour nous parle d’histoires éternelles de passion, de courage et de responsabilité dans cette terre des extrêmes où la férocité du vent est telle que l’on ne peut tricher et qui inspire autant le peintre que l’écrivain.

Catherine Bréjat – Novembre 2017 –

 

Port-des- Vents – Presses de la Cité, collection Terre de France – 320 pages

(1)– Entretien avec l’auteure, septembre 2017

Article paru dans RMO à la Hune (Novembre 2017

William Delbecq : un sportif engagé

Président du Judo club de Melle, élu au Comité départemental du judo, responsable du district sud des Deux-Sèvres pour le judo et les disciplines associées (DA), William Delbecq se bat contre les idées reçues et aborde le handicap à sa manière.

Le Judo club de Melle qui a fêté son 50e anniversaire cette année propose différentes activités dont le judo bien sûr, le ju-jitsu, le taïso et le ne waza. Ces deux dernières disciplines, moins connues du grand public, sont intéressantes à des titres divers. Le taïso, signifiant « échauffement du corps », en japonais, représente une approche douce des arts martiaux. Basé sur le renforcement musculaire et la mobilité, il peut se pratiquer à n’importe quel âge. Chacun fait ce qu’il peut, l’essentiel étant de le faire avec plaisir. Quant au ne waza, judo au sol, il ouvre ce sport de combat aux personnes à mobilité réduite.

LE SPORT AU SERVICE DU HANDICAP

Car c’est là une préoccupation essentielle de William Delbecq : faciliter l’accès des personnes à mobilité réduite au sport. Il a ouvert le Judo club mellois aux handicapés et grâce à un taïso adapté obtient des résultats remarquables. Franck Gladieux, handicapé mental et physique, est devenu la mascotte du club. Le jeune homme s’est totalement investi dans le judo et en très peu de mois de pratique a remporté une médaille d’or régionale à Buxerolles, en janvier 2017. Il a, la même année, préparé les championnats de France malheureusement annulés à la dernière minute. Jusqu’à récemment, Franky ne se déplaçait qu’à genoux. Il marche maintenant avec un déambulateur, c’est dire l’impact du sport sur l’amélioration de sa vie quotidienne. C’est un véritable compétiteur et il continuera à progresser sans aucun doute, il en a la volonté.

Désormais, le fait d’avoir au club un professeur salarié à plein temps a permis à William et à l’IME, Institut Médico Éducatif, de Melle de se lancer un défi à propos de huit enfants handicapés, dont quatre autistes, à qui ils font faire du judo chaque lundi. Il est encore un peu tôt pour apprécier leurs résultats, mais ils ont déjà réalisé des progrès intéressants aussi bien physiquement que psychologiquement.

Le judo véhicule des valeurs fondamentales dont William Delbecq est imprégné et qu’il transmet chaque fois qu’il en a l’occasion. L’acceptation de l’autre et de ses différences est l’une de ses priorités. Au Judo club mellois, il n’y a pas de discrimination positive : le public n’applaudit pas quand un judoka handicapé réussit une prise. Il est traité à l’égal des autres et l’on considère que c’est normal qu’il réussisse.

UNE APPROCHE ORIGINALE DU SELF-DEFENSE

William Delbecq est également instructeur de C3 Combat. Le self-defense permet de faire face à une agression, d’où malheureuseùent son utilité de nos jours. William fait partie des rares élus à avoir été formés par Jean Carrillo de Los Angeles, auprès de qui il a obtenu son diplôme avec une médaille d’excellence. La caractéristique de l’enseignement de Carrillo est d’insister sur l’aspect psychologique de l’agression. De nombreuses écoles se concentrent sur la nature physique de l’agression et oublient totalement l’aspect mental. Or seul un mental fort vous permet de vaincre.

Dans la conception de William, le self-defense se caractérise par trois mots : rapidité, efficacité, violence. Si on veut utilement faire face à une agression qui, ne l’oublions pas, peut se terminer par la mort, la rapidité est essentielle ainsi que la violence de la réaction. Une agression est un acte très grave, pour bien y répondre il est indispensable de s’y préparer physiquement et psychologiquement et de se montrer plus vicieux que son agresseur.

La première chose : connaître les points faibles de son adversaire qui ne veut ni se faire arrêter, ni qu’on lui fasse du mal. Par ailleurs, plus vous gagnerez du temps, plus le doute s’installera chez lui et sa motivation s’en trouvera diminuée. Les cours de William travaillent à développer l’agressivité de ses élèves. Pour ce faire tout est bon. Ce géant débonnaire crie, hurle des insultes, et les pires, dans une ambiance très différente de celle d’une salle d’entrainement ! Exacerbée, cette violence que nous avons en nous doit aussi être contrôlée car elle ne doit s’exprimer qu’au bon moment pour être efficace. Ensuite interviendra la partie technique : l’apprentissage des zones sensibles du corps qu’il faudra frapper sans hésitation, l’objectif étant de priver l’agresseur de l’un de ses sens.

UN NOUVEL INTERVENANT À L’ÉCOLE-COLLÈGE SAVIO

Depuis la rentrée 2017, William Delbecq donne une heure et demie de cours aux Saviotins le mardi soir. Il leur fait pratiquer du self-defense, du taïso et de la lutte.

Dans le cadre de ces cours, l’approche est éducative et il fait d’abord découvrir aux enfants le code moral du judo, le but étant de leur enseigner à ne pas devenir des agresseurs. On leur parle de la psychologie de l’agresseur afin qu’ils pénètrent son esprit et sachent mieux se défendre. Durant les exercices pratiques, le travail s’effectue en douceur pour que personne ne se blesse. Le taïso où beaucoup d’exercices se pratiquent en binômes est apprécié des Saviotins : les rires fusent, le stress est évacué et la confiance revient en soi.

Mettant ses idées en pratique, William Delbecq joue un rôle important dans l’évolution des mentalités et fait en sorte de changer le regard porté sur le handicap tout en repoussant les limités de la personne à mobilité réduite.

Catherine Bréjat – 24 octobre 2017

William en activité à Savio
William en activité à Savio

Christophe Labrousse : un homme en devenir

Christophe Labrousse dans le jardin du Collège Savio
Christophe Labrousse dans le jardin du Collège Savio

Pédagogue, directeur-fondateur du collège Dominique Savio, Christophe Labrousse cache sous un front lisse et une silhouette élégante, une personnalité très construite. Il a fêté ses 50 ans cette année, date charnière pour le devenir de son existence. Portrait.

Fils ainé de commerçants aisés de Charente-Maritime, cet enfant épris d’idéal et d’harmonie a le sentiment d’être né au mauvais endroit, dans une famille avec laquelle il n’a rien à voir

La scolarité de Christophe se passe bien ; il travaille beaucoup, par goût et pour se faire reconnaître, mais ne réussira jamais à correspondre à ce que ses parents attendent de leur descendance. Inconsciemment peut-être, fait-il exprès de ne pas répondre à leurs attentes… C’est une famille où l’on ne se parle pas et dans laquelle les enfants n’ont qu’un droit, celui de se taire. Christophe développera ainsi son aptitude à écouter ainsi qu’à observer.

Vers six ans, il découvre la magie de la musique à travers les chants de la chorale de Jacques Dussouil à l’église Notre-Dame de Royan. C’est une révélation. La musique lui permettra de s’épanouir dans la joie et lui offrira des rencontres enrichissantes. L’harmonie est une recherche constante de l’existence de Christophe, qu’il s’agisse de sa vie personnelle ou de celle des Saviotins à qui il souhaite « faire écrire une partition qui sonne juste avant qu’ils ne quittent le Collège Savio. ». Il est d’ailleurs sensible à toute forme d’expression artistique, que ce soit la musique, la peinture ou le théâtre.

Il s’échappera le plus tôt possible de ce milieu familial fermé, plein de préjugés et de jalousie latente en poursuivant des études universitaires à Poitiers. Parallèlement, il est surveillant d’externat dans un collège de Royan où on lui propose d’assurer les cours de Français d’une classe de cinquième pour enfants en difficulté. Une licence de Lettres modernes et un DEUG d’Histoire de l’art en poche, il se rend à Paris où il fréquente les cours d’histoire et de philosophie de la Sorbonne et s’informe de tout ce qui est sciences de la pédagogie. Il ne sait pas encore précisément ce qu’il veut faire de sa vie professionnelle, mais il est certain que ce sera dans l’enseignement ; il aimerait travailler avec des adolescents car cette période de la vie est un moment-clé de leur devenir. Mais à condition de le faire à sa manière. Et dans ce domaine, le jeune homme issu d’une petite bourgeoisie, plutôt traditionnelle, a des idées révolutionnaires

Sur le plan personnel, il se cherche. Un premier mariage se terminera mal : il n’est pas prêt et doit encore se construire. Sa conscience, toujours inquiète, a besoin d’un interlocuteur bienveillant qui l’aide à devenir lui-même et à se débarrasser du carcan de son éducation. C’est avec Isabelle, sa seconde épouse, qu’il va prendre le contrôle de sa vie. C’est avec elle également qu’il se lancera dans la folle aventure du Collège Savio. Leur couple, solide, résiste à tout : aux problèmes matériels aussi bien qu’à la suspicion ou à la calomnie dont ils ne manqueront pas d’être l’objet lors des années difficiles de la création de leur établissement scolaire. Christophe se sent bien dans cette cellule familiale où le rôle qui lui est imparti correspond à sa conception du monde. Honnêteté, droiture, implication caractérisent le chef de famille sur qui Isabelle peut se reposer, même si c’est elle, qui disposant du recul nécessaire, le recadre de temps à autre pour lui permettre de mieux rebondir.

À 32 ans, une nouvelle vie s’offre à Christophe

En 1999, son père décède à l’âge de 57 ans. Christophe a 32 ans et lorsqu’il évoque cette période, il dit : « J’ai commencé à vivre à ce moment-là. » Il accompagne son père jusqu’à son dernier soupir et se préoccupe des obsèques. Une page se tourne et il tient à ce qu’elle le soit décemment, a contrario de la manière dont son père a vécu.

Sa vie commence à 32 ans. C’est peut-être l’explication de cette urgence qui le conduit d’une activité à une autre sans jamais s’arrêter. Rattraper le temps perdu, tester ses limites pour mieux apprécier qui il est et ce qu’il peut réaliser. À Savio, il n’a plus rien à prouver. À Saint-Léger de la Martinière, dont il s’est retrouvé maire alors que cela ne faisait pas partie de ses objectifs, il a découvert que la vie publique l’intéressait, maintenant qu’il est sûr de lui et plus mûr. Vice-président des Affaires scolaires à la Communauté de communes du Mellois, il y a fait du bon travail, mais ce qui lui reste de naïveté, cette part d’innocence qu’il porte encore en lui et le rend sympathique, lui a joué des tours. Il a cru que compétence et dignité suffiraient à le faire réélire à ce poste lors des différentes fusions qui ont donné naissance, en début d’année 2017, à l’Établissement Public de Coopération Inter (EPCI). Désormais, il sait que la bienséance n’est pas forcément de mise dans la vie publique et qu’il faut s’exposer et faire campagne.

Christophe Labrousse vient de terminer le manuscrit d’un second livre, très différent du premier, fruit de vingt ans d’expérience et d’observation, qui donne du sens à l’école de demain et montre en même temps le chemin parcouru depuis la rédaction de son premier ouvrage..

En fait, Christophe a besoin de compétition pour se sentir exister. Il exige toujours plus et mieux de lui-même. Mais quelle sera la taille du prochain challenge, alors qu’il vient d’aborder le virage de la cinquantaine et son cortège de questionnements ? Il a atteint sa pleine maturité intellectuelle et il est à la recherche d’une nourriture qui corresponde et soit capable d’alimenter son évolution profonde.

Catherine Bréjat – 18 juillet 2017

Gérard Burkhalter : un étrange personnage

Gérard Burkhalter
Gérard Burkhalter

On le rencontre un peu partout dans l’île de Ré, aussi bien dans les dîners en ville que dans les ateliers d’artisans ou d’artistes, ou bien encore, participant à la mise en œuvre de certains rouages économiques. Courtois, il observe et rien ne lui échappe. Cordial, il reste insaisissable. Intellectuel, il s’épanouit dans les tâches manuelles. Nous avons rencontré Gérard Burkhalter pour essayer de mieux connaître cet étrange personnage.

Difficile de faire en sorte que Gérard Burkhalter parle de lui, car il estime que parler de soi ne présente aucun intérêt, si cela ne débouche pas sur le groupe. Son argument ? L’autre est indispensable pour avancer. Gérard Burkhalter est incapable de vivre sans mettre en pratique une notion spontanée de l’altruisme, plutôt rare de nos jours, où les individualistes se réfugient derrière leurs certitudes et éventuellement leur pouvoir. Ce que Gérard entend par dialoguer avec l’autre, c’est l’écouter, le et se contredire, pousser l’un et l’autre dans leurs derniers retranchements pour obtenir autre chose qu’un discours convenu et tenter de découvrir avec lui, les éléments qui leur permettront d’avancer. Se rapprocher de l’autre tout en conservant sa différence, tel est le crédo de Gérard. Sa foi en l’individu est exceptionnelle et, disons-le, plutôt inhabituelle de nos jours. « On ne peut pas désespérer de l’autre » s’exclame-t-il ! Affirmation ou incantation ?

LES ANNÉES DIFFICILES

On peut se demander quelle est l’origine de cette confiance en l’individu. Car la vie n’a pas épargné Gérard, dont les jeunes années se sont écoulées à Lausanne, dans la misère. Un père malade, plus de salaire, pas de couverture sociale, la vie bascule et la famille se retrouve dans une situation très difficile. Le gamin, il a 9 ans à l’époque, décroche des petits boulots pour aider sa mère du mieux qu’il peut. Il est intelligent, plein d’une énergie qui l’anime encore aujourd’hui : il va apprendre les fondamentaux de l’existence et tirer le maximum d’enseignements de cette expérience douloureuse. Dans la Suisse relativement modeste du milieu des années 50, le système de la démocratie participative permet à tous, y compris aux jeunes, d’entreprendre. Gérard va bénéficier de cette situation comprenant rapidement que pour obtenir quelque chose de quelqu’un, il faut être poli… et un peu malin aussi. Lausanne, où vit sa famille, possède un port franc où arrivent des trains de marchandises venus de partout, y compris des colonies françaises. L’enfant loue ses services pour décharger les wagons et chaparde un peu. Lorsque l’un des responsables lui donne quelques bananes, il sait dire merci. Parallèlement, il récupère les vieux papiers, grâce à une concierge qui lui prête une petite charrette à quatre roues. Il conserve les livres et découvre la magie de la lecture qui lui fait tout oublier. Il réussit même à se constituer une bibliothèque avec quelques parpaings dans un recoin des escaliers de la cave d’un immeuble ancien.

À 14 ans, il déménage vers un quartier plus riche de Lausanne où il se propose comme coursier aux différents magasins. Le succès est tel qu’il est obligé d’employer des copains pour assurer l’ensemble des livraisons. Il y avait un laboratoire de prothèses dentaires qui l’intéressait plus particulièrement. S’étant fait embaucher comme coursier, il réussit à convaincre le patron, un peu malgré lui, de le prendre comme apprenti. D’une manière plus globale, il va réussir en imposant sa débrouillardise de gamin de la rue pour qui sonner à une porte c’est l’ouvrir et non attendre qu’on vous ouvre.

UNE RÉUSSITE FAITE D’EXIGENCE

C’est ainsi qu’il deviendra prothésiste dentaire et l’un des plus réputés de Suisse. Pour Gérard, ce n’est pas un métier de plaisir, mais il le pratiquera toute sa vie active au plus haut niveau, pour des raisons alimentaires évidentes et surtout de façon à se faire respecter des chirurgiens dentistes. Il veut se rendre indispensable par la qualité et la technique de ce qu’il produit afin de ne pas se laisser enfermer dans un rapport de force qui lui serait défavorable. Subir, jamais. Se faire respecter, toujours. L’enfant malin est devenu un homme structuré qui sait ce qu’il ne veut pas. Tant et si bien que son laboratoire dentaire, réputé internationalement, fournira en prothèses une haute dentisterie parisienne ayant le milieu du spectacle pour clientèle. Reconnu dans son activité, il transmettra son savoir en enseignant dans des écoles spécialisées en France et aux Etats-Unis. Il a imposé aux chirurgiens dentistes un rapport de force auquel il croyait, parce que convaincu qu’il était juste. Juste est un mot fondamental de son vocabulaire, qu’il met régulièrement en pratique.

À côté de ce métier qui le fait bien vivre, il s’intéresse à une multitude d’activités aussi bien manuelles qu’intellectuelles. Il aime comprendre et s’émerveille de réussir à installer lui-même l’eau ou l’électricité dans une maison. Il rattrape le temps perdu et la conception de l’enseignement en Suisse l’autorisant à poursuivre des études universitaires alors qu’il n’a qu’un CAP, il obtient un certificat d’histoire de l’art à 50 ans et un autre de sociologie à 52 ans. Il est curieux de tout en particulier de l’inconnu qui peut réserver de belles rencontres.

L’ÎLE DE RÉ

Dans les années 2000, il est atteint par une grave maladie. Les médecins sont très pessimistes et Gérard se prépare à partir. Il prend les dispositions nécessaires concernant ses enfants, qui sont pratiquement tous tirés d’affaire et transmet son entreprise à ses ouvriers. Il est alors très proche d’une dame aux talents de guérisseuse, dont l’amour va le sauver. Les médecins, stupéfaits de ne plus trouver, du jour au lendemain, les tumeurs malignes sur les radios demandent à être mis en contact avec cette personne.

La dame en question étant rétaise, Gérard s’était dit que s’il survivait, il s’installerait dans l’île de Ré. Ce qu’il fit. Depuis, totalement disponible, il cherche à s’occuper. La période de la rue et la maladie font qu’il n’a plus de temps à perdre. Il est pris d’une sorte de boulimie le poussant à s’investir dans toutes sortes de secteurs. Il va rencontrer Jean-Pierre Dussaillant, peintre et sculpteur travaillant le métal. Il reste à ses côtés plusieurs années, complétant sa connaissance du travail du métal qu’il avait déjà abordé sous l’angle du bijoutier. Les bijoux feront d’ailleurs partie de certaines de ses réalisations avec Dussaillant. Il travaille quelque temps avec Hervé Dupeux, un électricien, puis restaure une maison à Rivedoux où il ouvre la Galerie du Port. Il peint, s’occupe en éditant des catalogues d’art avec différents imprimeurs. Mélomane et musicien, il joue de la guitare et sait également fabriquer cet instrument car il a, à un moment de sa vie pris des cours de lutherie et flirté avec l’idée de reprendre la lutherie de Fontevrault… Il est sur tous les fronts possibles.

On a le sentiment qu’il fait rapidement le tour des choses en s’investissant à fond puis s’en lasse. À tel point que l’on peut se demander après quoi il court ainsi. Tout à fait conscient de sa démarche, Gérard, lui au moins, sait ce qu’il recherche. Ce qui l’intéresse dans le moment c’est ce qui va venir après, cet instant particulier de bascule où les choses redémarrent. Ce qui l’intéresse c’est l’émerveillement du renouveau qui fait la beauté de la vie, un moment captivant mais qui ne dure pas longtemps.

Plus généralement, Gérard est un produit caractéristique de la culture et du système politique de son pays natal, la Suisse. C’est un ardent défenseur de la démocratie participative pratiquée en Suisse et dans une bonne partie du nord de l’Europe, c’est pourquoi la manière dont il aborde les problèmes, réfléchit et agit peut nous paraître, à nous autres Français à la démocratie représentative, un peu étrange, parfois dérangeante. Mais si pour une fois nous sommes capables d’écouter notre interlocuteur, ce « citoyen-soldat » comme il se qualifie, peut sans doute nous aider à progresser. La réciproque est-elle envisageable ?

Gérard Burkhalter dans un jardin tétais
Gérard Burkhalter dans un jardin rétais

Catherine Bréjat