Gérard Burkhalter : un étrange personnage

Gérard Burkhalter
Gérard Burkhalter

On le rencontre un peu partout dans l’île de Ré, aussi bien dans les dîners en ville que dans les ateliers d’artisans ou d’artistes, ou bien encore, participant à la mise en œuvre de certains rouages économiques. Courtois, il observe et rien ne lui échappe. Cordial, il reste insaisissable. Intellectuel, il s’épanouit dans les tâches manuelles. Nous avons rencontré Gérard Burkhalter pour essayer de mieux connaître cet étrange personnage.

Difficile de faire en sorte que Gérard Burkhalter parle de lui, car il estime que parler de soi ne présente aucun intérêt, si cela ne débouche pas sur le groupe. Son argument ? L’autre est indispensable pour avancer. Gérard Burkhalter est incapable de vivre sans mettre en pratique une notion spontanée de l’altruisme, plutôt rare de nos jours, où les individualistes se réfugient derrière leurs certitudes et éventuellement leur pouvoir. Ce que Gérard entend par dialoguer avec l’autre, c’est l’écouter, le et se contredire, pousser l’un et l’autre dans leurs derniers retranchements pour obtenir autre chose qu’un discours convenu et tenter de découvrir avec lui, les éléments qui leur permettront d’avancer. Se rapprocher de l’autre tout en conservant sa différence, tel est le crédo de Gérard. Sa foi en l’individu est exceptionnelle et, disons-le, plutôt inhabituelle de nos jours. « On ne peut pas désespérer de l’autre » s’exclame-t-il ! Affirmation ou incantation ?

LES ANNÉES DIFFICILES

On peut se demander quelle est l’origine de cette confiance en l’individu. Car la vie n’a pas épargné Gérard, dont les jeunes années se sont écoulées à Lausanne, dans la misère. Un père malade, plus de salaire, pas de couverture sociale, la vie bascule et la famille se retrouve dans une situation très difficile. Le gamin, il a 9 ans à l’époque, décroche des petits boulots pour aider sa mère du mieux qu’il peut. Il est intelligent, plein d’une énergie qui l’anime encore aujourd’hui : il va apprendre les fondamentaux de l’existence et tirer le maximum d’enseignements de cette expérience douloureuse. Dans la Suisse relativement modeste du milieu des années 50, le système de la démocratie participative permet à tous, y compris aux jeunes, d’entreprendre. Gérard va bénéficier de cette situation comprenant rapidement que pour obtenir quelque chose de quelqu’un, il faut être poli… et un peu malin aussi. Lausanne, où vit sa famille, possède un port franc où arrivent des trains de marchandises venus de partout, y compris des colonies françaises. L’enfant loue ses services pour décharger les wagons et chaparde un peu. Lorsque l’un des responsables lui donne quelques bananes, il sait dire merci. Parallèlement, il récupère les vieux papiers, grâce à une concierge qui lui prête une petite charrette à quatre roues. Il conserve les livres et découvre la magie de la lecture qui lui fait tout oublier. Il réussit même à se constituer une bibliothèque avec quelques parpaings dans un recoin des escaliers de la cave d’un immeuble ancien.

À 14 ans, il déménage vers un quartier plus riche de Lausanne où il se propose comme coursier aux différents magasins. Le succès est tel qu’il est obligé d’employer des copains pour assurer l’ensemble des livraisons. Il y avait un laboratoire de prothèses dentaires qui l’intéressait plus particulièrement. S’étant fait embaucher comme coursier, il réussit à convaincre le patron, un peu malgré lui, de le prendre comme apprenti. D’une manière plus globale, il va réussir en imposant sa débrouillardise de gamin de la rue pour qui sonner à une porte c’est l’ouvrir et non attendre qu’on vous ouvre.

UNE RÉUSSITE FAITE D’EXIGENCE

C’est ainsi qu’il deviendra prothésiste dentaire et l’un des plus réputés de Suisse. Pour Gérard, ce n’est pas un métier de plaisir, mais il le pratiquera toute sa vie active au plus haut niveau, pour des raisons alimentaires évidentes et surtout de façon à se faire respecter des chirurgiens dentistes. Il veut se rendre indispensable par la qualité et la technique de ce qu’il produit afin de ne pas se laisser enfermer dans un rapport de force qui lui serait défavorable. Subir, jamais. Se faire respecter, toujours. L’enfant malin est devenu un homme structuré qui sait ce qu’il ne veut pas. Tant et si bien que son laboratoire dentaire, réputé internationalement, fournira en prothèses une haute dentisterie parisienne ayant le milieu du spectacle pour clientèle. Reconnu dans son activité, il transmettra son savoir en enseignant dans des écoles spécialisées en France et aux Etats-Unis. Il a imposé aux chirurgiens dentistes un rapport de force auquel il croyait, parce que convaincu qu’il était juste. Juste est un mot fondamental de son vocabulaire, qu’il met régulièrement en pratique.

À côté de ce métier qui le fait bien vivre, il s’intéresse à une multitude d’activités aussi bien manuelles qu’intellectuelles. Il aime comprendre et s’émerveille de réussir à installer lui-même l’eau ou l’électricité dans une maison. Il rattrape le temps perdu et la conception de l’enseignement en Suisse l’autorisant à poursuivre des études universitaires alors qu’il n’a qu’un CAP, il obtient un certificat d’histoire de l’art à 50 ans et un autre de sociologie à 52 ans. Il est curieux de tout en particulier de l’inconnu qui peut réserver de belles rencontres.

L’ÎLE DE RÉ

Dans les années 2000, il est atteint par une grave maladie. Les médecins sont très pessimistes et Gérard se prépare à partir. Il prend les dispositions nécessaires concernant ses enfants, qui sont pratiquement tous tirés d’affaire et transmet son entreprise à ses ouvriers. Il est alors très proche d’une dame aux talents de guérisseuse, dont l’amour va le sauver. Les médecins, stupéfaits de ne plus trouver, du jour au lendemain, les tumeurs malignes sur les radios demandent à être mis en contact avec cette personne.

La dame en question étant rétaise, Gérard s’était dit que s’il survivait, il s’installerait dans l’île de Ré. Ce qu’il fit. Depuis, totalement disponible, il cherche à s’occuper. La période de la rue et la maladie font qu’il n’a plus de temps à perdre. Il est pris d’une sorte de boulimie le poussant à s’investir dans toutes sortes de secteurs. Il va rencontrer Jean-Pierre Dussaillant, peintre et sculpteur travaillant le métal. Il reste à ses côtés plusieurs années, complétant sa connaissance du travail du métal qu’il avait déjà abordé sous l’angle du bijoutier. Les bijoux feront d’ailleurs partie de certaines de ses réalisations avec Dussaillant. Il travaille quelque temps avec Hervé Dupeux, un électricien, puis restaure une maison à Rivedoux où il ouvre la Galerie du Port. Il peint, s’occupe en éditant des catalogues d’art avec différents imprimeurs. Mélomane et musicien, il joue de la guitare et sait également fabriquer cet instrument car il a, à un moment de sa vie pris des cours de lutherie et flirté avec l’idée de reprendre la lutherie de Fontevrault… Il est sur tous les fronts possibles.

On a le sentiment qu’il fait rapidement le tour des choses en s’investissant à fond puis s’en lasse. À tel point que l’on peut se demander après quoi il court ainsi. Tout à fait conscient de sa démarche, Gérard, lui au moins, sait ce qu’il recherche. Ce qui l’intéresse dans le moment c’est ce qui va venir après, cet instant particulier de bascule où les choses redémarrent. Ce qui l’intéresse c’est l’émerveillement du renouveau qui fait la beauté de la vie, un moment captivant mais qui ne dure pas longtemps.

Plus généralement, Gérard est un produit caractéristique de la culture et du système politique de son pays natal, la Suisse. C’est un ardent défenseur de la démocratie participative pratiquée en Suisse et dans une bonne partie du nord de l’Europe, c’est pourquoi la manière dont il aborde les problèmes, réfléchit et agit peut nous paraître, à nous autres Français à la démocratie représentative, un peu étrange, parfois dérangeante. Mais si pour une fois nous sommes capables d’écouter notre interlocuteur, ce « citoyen-soldat » comme il se qualifie, peut sans doute nous aider à progresser. La réciproque est-elle envisageable ?

Gérard Burkhalter dans un jardin tétais
Gérard Burkhalter dans un jardin rétais

Catherine Bréjat

2 thoughts on “Gérard Burkhalter : un étrange personnage”

  1. J’ai rencontré le personnage pour la première fois lors d’une soirée amicale à Rivedoux. Tout de suite intrigué par la singularité et l’à-propos de ses commentaires, je lui demande quel métier il exerce.
    Sa réponse instantanée : « Je suis curieux ».
    Loin d’un vilain défaut, c’est sans aucun doute un bien beau métier.

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